Véronique Billat, interviewée par la télévision suisse, le 30 juin 2026

À cinquante-deux ans, après quinze années sans le moindre entraînement, le journaliste suisse venu réaliser ce reportage a couru le « 10 kilomètres de Lausanne » en moins de quarante minutes, au terme de douze séances de trente minutes seulement. C’est cette expérience, éprouvée dans son propre corps, qui l’a décidé à venir rencontrer celle dont il avait suivi la méthode.

Véronique Billat est une chercheuse qui n’a jamais admis de frontière ferme entre la pensée et le terrain. Experte internationalement reconnue en physiologie de l’exercice, elle est aussi une ancienne athlète de haut niveau, sélectionnée en équipe de France universitaire de cross et de ski de fond, titulaire de diplômes d’entraîneur d’athlétisme. De ce double héritage lui vient une manière singulière de travailler : relier l’intuition et la création à la rigueur scientifique, en partant toujours d’un questionnement de terrain qu’elle problématise puis traite avec les outils de la science. C’est en connaissance de cause qu’elle a consacré ses recherches, depuis ses débuts, à comprendre et à améliorer la performance en course à pied; et même si la liste de ses publications impressionne, elle s’est toujours refusée à confiner la donnée dans le laboratoire ou à penser la performance derrière un seul écran d’ordinateur. 

Un parcours au service de la recherche

Après des études en STAPS et un doctorat soutenu en 1988 dans son Isère natale, à l’Université Joseph Fourier de Grenoble, elle y mène ses premiers enseignements et ses premières recherches avant d’élargir son horizon : maîtresse de conférences à Grenoble puis à Paris, elle est nommée Professeure des Universités en 1998 à Lille, avec la mission de reconstruire un laboratoire interdisciplinaire en sciences du sport. En 2002, elle rejoint l’Université Évry Paris-Saclay, où elle crée de toutes pièces le premier laboratoire INSERM dédié au sport et à la santé, l’unité « Biologie Intégrative des Adaptations à l’Exercice », qu’elle dirigera de 2007 à 2014. Sa création lui vaudra les félicitations de Christian Bréchot, alors directeur général de l’INSERM et éminent chercheur en hépatologie et virologie. Ses travaux, fondés sur l’entraînement individualisé, l’ont naturellement conduite à coacher des athlètes tout au long de sa carrière. 

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Repenser la performance

Le cœur de son activité de recherche reflète des valeurs à la fois humanistes et pragmatiques : la performance et le dépassement de soi sont uniques chez chacun de nous. Ils dépendent de facteurs physiques, musculaires, cardiaques, métaboliques mais aussi psychologiques, tous envisagés sous l’œil du coach, mais d’un coach scientifique. Son approche du VO₂max en témoigne : définie d’ordinaire comme la consommation maximale d’oxygène qu’un organisme peut mobiliser à l’effort, cette grandeur, Véronique Billat l’a reliée à deux paramètres décisifs, la vitesse et le temps. Un maximum, seul, reste une abstraction, comme une moyenne statistique. Dans l’action, c’est tout autre chose : l’exercice n’est jamais linéaire, il admet d’infinies variations subtiles. Comment le corps répond-il à l’effort dans la durée ? Quelles stratégies déploie-t-il face à la fatigue ? Comment réagit-il au désir déterminé du coureur de se dépasser ? Et comment, scientifiquement, combiner le ressenti et le mesuré ? 

C’est cette dernière question qui a fait basculer son œuvre. Au fil des années, son regard s’est déplacé de la valeur — combien de VO₂max ? — vers la dynamique : la manière dont le système cardiaque se comporte dans le temps, et dont ses ruptures trahissent l’approche de la limite. Toute sa carrière a été portée par l’interdisciplinarité. De grandes collaborations avec des mathématiciens — Yves Meyer, prix Gauss, et Stéphane Jaffard, prix Jacques-Louis Lions — lui ont permis d’emprunter à l’analyse par ondelettes, aux fractales et au traitement du signal, puis à l’intelligence artificielle, pour apprendre à lire la fréquence cardiaque comme un signal vivant — fractal, entropique — capable d’annoncer « le mur » du marathonien avant qu’il ne survienne. Actuellement membre, à l’Université Évry Paris-Saclay, du laboratoire IBISC, elle y poursuit aujourd’hui l’étude de l’intégration des signaux physiologiques, neurophysiologiques et biomécaniques dans la gestion de l’effort, en particulier sur le marathon. Là où beaucoup décrivent des moyennes, elle modélise des trajectoires. 

Des recherches tournées vers l'avenir

Fondatrice du Diplôme d’université « Bien-être animal et humain par le sport » ouvert à l’Université d’Évry Paris-Saclay pour 2026/2027, Véronique Billat pratique une physiologie de terrain : avec des partenaires industriels français et européens, elle développe de nouvelles technologies pour capter toujours plus finement la réalité de l’effort, mue par un objectif presque obsessionnel comprendre la façon dont l’humain traite l’information, son entropie, pour optimiser son déplacement : aller plus vite, plus longtemps. Ses chantiers actuels en témoignent : l’entropie et la stratégie d’allure du marathon, le test de terrain RABIT, la prédiction de la fatigue, le suivi du cheval de sport et la traction homme-chien dans une logique One Health. Au moment même de cette interview, elle s’apprête à porter ces idées devant le congrès européen des sciences du sport, à Lausanne. Ayant récemment demandé à l’intelligence artificielle une synthèse de sa carrière et de ses publications, un peu par défi, elle en a retenu une leçon : « Il m’a montré que mes publications n’étaient pas seulement une histoire de course à pied. Elles portaient une méthode : transformer une physiologie complexe en décisions simples pour le terrain. »

Une vision pour demain

S’il fallait caractériser le projet d’une vie, ce serait celui-ci : rendre lisible, chez chaque individu, la dynamique par laquelle un organisme s’approche de ses limites pour l’entraîner, le réguler, puis le protéger. Mais ce projet dépasse la performance : elle le place au cœur de l’écologie. Un humain privé d’endurance, rappelle-t-elle, ne peut envisager de se déplacer par ses seules forces, ni d’adopter ces mobilités douces dont dépend l’avenir. Cette quête, elle la porte depuis l’âge de treize ans, lorsqu’elle découvrit la candidature de René Dumont, premier écologiste à se présenter à une élection présidentielle française : trouver la méthode qui augmente l’Humain par sa propre énergie. C’est tout le sens de sa méthode d’entraînement « à la sensation » apprendre une telle maîtrise de ses allures que l’on parvienne à se passer des capteurs, pour finir libéré de la tyrannie des chiffres. À ce terme, dit-elle avec le sourire, elle aura programmé sa propre disparition : les mesures devenues inutiles, il sera temps de songer à traverser les montagnes sans autre besoin que celui de manger et de dormir. 

De la performance à la santé

Cette même méthode l’a conduite, sans rupture, de la performance vers la santé. Car les outils qui aident un coureur d’élite à tenir une seconde de plus à son maximum servent aussi à protéger un cœur fragile et à accompagner le vieillissement. Sa rencontre avec le cycliste Robert Marchand en est la preuve éclatante : à 102 ans, celui-ci parcourait près de 27 kilomètres en une heure, établissant un record du monde de l’heure chez les plus de cent ans. Loin d’un simple exploit, cette performance démontre qu’un entraînement individualisé, piloté par la perception et délivrable à distance, peut faire progresser un organisme à tout âge. 

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